FEU
A la fin de sa diatribe crypto-sociale-réaliste, Gorki suggère pour Coney une solution plus imaginative que la résurrection artificielle de la nature préconisée par « les classes supérieures ». « L’âme se sent envahie du désir de voir un feu, vivant, magnifique, sublime, qui libérerait le peuple de l’esclavage d’un ennui diversifié.»
En mai 1911, un court-circuit se produit dans le système d’éclairage des diables qui décorent la façade du pavillon de la « Fin du monde », à Dreamland. Les étincelles déclenchent un incendie, qu’un vent de mer très fort vient attiser.
Quelques semaines auparavant, un dispositif de lutte contre l’incendie extrêmement perfectionné a été mis en place ; le sol a été défoncé, une fois de plus, pour recevoir de nouvelles conduites et prises d’eau. Mais ces dernières, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas été reliées à l’Atlantique, extincteur inépuisable.
Les sapeurs pompiers de la « Lutte contre le feu » sont les premiers à déserter leurs casernes et les abords de Dreamland.
D’authentiques pompiers arrivent sur place, pour trouver qu’il n’y a pas plus de pression d’eau dans le dispositif que dans un vulgaire tuyau d’arrosage. Les bateaux-pompes sont tenus à distance par la chaleur du brasier.
Seuls les pompiers nains de Lilliputia, finalement confrontés à la réalité apès 2500 fausses alertes, se battent avec fanatisme pour éviter l’holocauste ; ils réussissent à sauver un petit coin de leur « Vieux Nuremberg » (la caserne de pompiers), mais leur intervention reste désespérée.
Les victimes les plus pitoyables de la catastrophe sont les animaux « dressés », qui pâtissent maintenant de leur désapprentissage de l’instinct ; attendant la permission de leurs maîtres, ils se sauvent trop tard, si tant est qu’ils essaient. Éléphants, hippopotames, chavaux, gorilles deviennent fous furieux, « cernés par les flammes ». Les lions errent dans les rues, saisis d’une panique meurtrière, libres enfin de s’entretuer tandis qu’ils cherchent à se mettre en sûreté : « Sultan rugissait le long de Surf Avenue, les yeux injectés de sang, les flancs déchirés et saignants, la crinière en feu. » Des années après l’holocauste, on signale la présence de survivants sur Coney, et même au cœur de Brooklyn, exécutant encore leurs anciens numéros…
En l’espace de trois heures, Dreamland brûle de fond en comble.
FIN
Finalement, Dreamland a si bien réussi à se détacher du monde que les journaux de Manhattan refusent de croire à l’authenticité de cette ultime catastrophe, alors même que les rédacteurs en chef peuvent voir les flammes et la fumée de la fenêtre de leur bureau. Ils s’imaginent que c’est une nouvelle catastrophe mise en scène par Reynolds pour attirer l’attention : la nouvelle n’est publiée qu’au bout de vingt-quatre heures.
Dans un constat objectif, Reynolds reconnaît que l’incendie de Dreamland n’est que la concrétisation d’un déclin antérieur. « Les promoteurs de Dreamland voulaient faire appel au sens artistique du public mais il ne leur fallut pas longtemps pour s’apercevoir que Coney Island n’était guère l’endroit indiqué pour ce genre de tentative. La beauté architecturale échappait à l’immense majorité des visiteurs. Au fil des ans, Dreamland s’est vulgarisé, et le projet initial a été abandonné. »
Rem KOOLHAAS, New York délire, éditions Parenthèses, Marseilles, 2002, pp 75, 76, 77